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Pourquoi j’ai pratiqué le QI interruptus ?

Il y a quelques mois m’est apparu l’ambiguïté de faire passer des QI à des enfants demandeurs de soin.
J’amène ce soir cette réflexion car pour moi les événements récents, que d’ailleurs j’appelle à tort événements car ils étaient depuis longtemps contenus dans les projets politiques de la santé mentale et de la santé tout court activent ma préoccupation.
Lorsqu’en 1956 le philosophe Canguilhem dont on lira avec intérêt « écrits sur la médecine », réédité il y a deux ans, évoquait « la glissade de la Sorbonne à la préfecture de police » il ne faisait que lire le marc du café des projets d ‘après guerre sur la privatisation en route des différents secteurs économiques.
De même lorsque Binet qui écrivit en 1909 « les idées modernes sur les enfants » établit le quotient intellectuel il pensait inventer une façon moderne d’évaluer autrement qu ‘en mesurant les crânes et mettre en œuvre l’aide aux plus démunis. E. Laurent psychanalyste et enseignant à la section clinique de Paris le cite dans la Revue MENTAL n°3 : « Dans une classe où il y a des premiers, il doit y avoir aussi des derniers, c’est là un phénomène inévitable dont un maître ne doit pas se préoccuper comme l’existence de riches et de pauvres dans une société. »
Foucault a suspecté une volonté « d’orthopédie mentale » chez cet homme animé pourtant du souci du bien de l’autre. N’est-ce pas aussi pour le bien des patients qu’on veut contrôler les psychothérapeutes, les évaluer à leur tour et pour finir leur faire faire ce qu’il convient de faire…quand on veut le bien de l’autre….
E.Laurent montre que très vite les thèses et les moyens proposés par Binet deviennent l’instrument de ceux qui cherchent une mesure scientifique à l’appui de l’idéologie de l’inégalité des races via l’objectivité supposée d’un test d’intelligence.
Vouloir le bien de l’autre c’est bien souvent se décharger de la culpabilité de devoir le supporter pauvre, malade, ségrégué des apprentissages communs, s’y identifier parfois en méconnaissant sa particularité ( « ce qui est bon pour moi, l’est pour toi ») ou encore faire passer cyniquement l’exigence de marché comme un acte philanthropique.
En effet lorsqu’on soigne au lieu de juger ce qui n’est pas du tout la même place, on est amené à se questionner sur le symptôme : qu’est-ce qu’un symptôme ?
A cela je réponds que le symptôme c’est la réponse que je fais, que chacun fait à la dysharmonie fondamentale des rapports humains, des rapports entre la pensée et l’acte, entre l’amour et le plaisir, entre savoir et comprendre, entre apprendre et se servir du savoir etc. autant de sujets, autant de symptômes

La question se pose donc pour les psychologues d’évaluer avant d’évaluer les autres, leur propre rapport à la norme sociale, à la demande sociale et d’anticiper les conséquences de leurs actes.
Quelques uns ici m’ont entendue parler d’une jeune fille psychotique testée « normale » et décompensant aussitôt une période délirante : Etre normale la délogeait de l’identification imaginaire à l’exception qui la soutenait dans son rapport atypique aux autres. J’ai du lui dire que le QI était une mesure impossible de la particularité.
Combien d’exemples aussi entendus : « il est trop intelligent pour aller en Cliss, en Segpa » les petites indications cliniques : « à l’école je pense à mon père qui est parti, à ma mère qui reste avec mon petit frère… » La fameuse « lune » où seraient les enfants inattentifs où est-elle ? N’est-elle pas ce point de la pensée où chacun tente d’échapper à la pression de l’autre, autre pressant par son absence, son trop de présence, son exigence, ou sa parole hallucinée parfois ? N’est-ce pas notre rôle d’aider ces enfants à analyser ces mécanismes d’isolation, d’annulation, de fuite ou de recours à l’agitation pour élaborer autre chose plutôt que d’évaluer leur normalité.
Mettre en avant la mesure c’est aussi me semble-t-il se mettre au service illusoire de l’école dont l’on nous dit d’ailleurs maintenant qu ‘elle va soigner à son tour : peut-être parce que depuis un bon moment soigner et évaluer ont commencé à se confondre et nous y avons une responsabilité éthique.

Si nous ne mettons pas maintenant en avant l’offre de soins des cmpp comme unique, leur coût comme un investissement humain nous risquons de devenir des diagnosticiens au service de volontés politiques que nous comprenons aujourd’hui très bien et que des gens de ma génération savent aussi changeantes : Comme on remesure les français dans l’industrie textile, comme on a changé il y a quelques années la fourchette du QI pour entrer dans les institutions, on modifiera aussi en fonction de l’économie de marché la taille des savoirs.
On a mesuré les crânes, on mesurera de plus belle l’adaptation : les nouveaux critères pourraient être flexibilité, capacité à apprendre utile, docilité à l’intérim, mémorisation des taux d’audience du big deal…
Dans un monde où ce sont les médications qui créent la maladie parce que la maladie s’évalue sur ses phénomènes et pas sur l’homme qui les exprime, Il faut réfléchir aux effets des classifications, d’une nosographie qui se déduirait seulement des effets chimiothérapique. Le médicament nomme alors la maladie, le symptôme devient la cause et les phénomènes amalgamés sous des grandes rubriques : instabilité, dyslexie, dyspraxie…ou encore la fameuse « dépression » qui devient le fourre-tout de tous les moments de deuil, de stress et autre « attaque panique. »

La pratique clinique respecte le symptôme car elle le reconnaît comme réponse du vivant au lien social, pourrait –elle se mettre au service de la passion libérale qui est de réduire les coûts pour enrichir quelques uns ?
Cela d’autant plus que même les biologistes eux-mêmes récusent le tout génétique, le déterminisme des gènes et que sont mis en évidence la plasticité du psychisme, les facteurs environnementaux, le non-connu aussi, le non programmé.
Si l’avenir de notre acte consiste à identifier les troubles pour les référer à la catégorisation bio-chimique qui devra les traiter, dans ce cas il ne reste aux plus jeunes d’entre nous, à condition qu’ils ne soient ni trop gros ni trop maigres, ni fumeurs ni intellectuels, un peu sportifs, pas trop cultivés qu’à postuler pour devenir visiteurs médicaux !

La fin du soin contrôlé mais non surveillé est déjà en marche, les institutions nées d’idéaux démocratiques vont devenir des unités de production soumises à l’idéologie du profit avec ses effets dévastateurs de ségrégation et de rebut encore amplifiés.

Il ne faudra pas voir là autre chose que la volonté inconsciente de l’homme d’être un loup pour l’autre homme, dénoncée par Freud dans « malaise dans la civilisation » entre autres et l’échec de la culture qui, seule, pourrait en un travail inlassable y faire barrage.

J’y verrai aussi ma propre lâcheté y à avoir consenti avec quelques autres.

C. thimeur psychanalyste

grms56
13/09/04